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Un aperçu du passé des provinces atlantiques du Canada

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Un aperçu du passé des provinces atlantiques du Canada – Page 1

UN APERÇU DU PASSÉ DES PROVINCES ATLANTIQUES DU CANADA

David L. Keenlyside
Conservateur, Archéologie des provinces de l’Atlantique
Commission archéologique du Canada
Musée canadien des civilisations

Cet article a été publié originalement dans la Revista de Arqueología Americana, no 16, 1999.


Résumé


Il y a eu des populations autochtones dans la région atlantique du Canada depuis au moins 11 000 ans. Cet article utilise les données de l’archéologie et de la géologie pour retracer les grands moments de l’histoire humaine ainsi que les changements technologiques qui ont eu lieu. Il n’y a jamais eu de grandes concentrations de populations dans les provinces atlantiques du Canada. Cependant, cette région a maintenu des niveaux de populations importantes qui s’adaptaient aux variations saisonnières des ressources de la terre, des rivières et de la mer. Dès la période paléoindienne, l’évolution culturelle de la région atlantique du Canada ne s’est pas déroulée dans un vase clos. Ici, nous avons documenté des interprétations locales des industries osseuses, céramiques et lithiques qui témoignent néanmoins d’un appartenance aux traditions culturelles du Nord-Est de l’Amérique du Nord.

Introduction


Notre connaissance des temps anciens est une reconstruction théorique fondée sur un ensemble de disciplines connexes telles que l’archéologie, les sciences naturelles, les écrits historiques la tradition orale. L’archéologue doit puiser à toutes ces sources d’information afin de reconstituer les événements du passé et le contexte dans lequel ils se sont déroulés et ce, pour des centaines et des centaines de générations passées. Bien que le passé ne laisse derrière lui guère plus que des vestiges matériels, le plus souvent des miettes et des fragments épars de ce qui fut jadis une culture bien vivante, c’est à partir de ces indices que nous tentons de reconstituer une population, son mode de subsistance, son organisation sociale et son environnement physique. À ce titre, le défi de l’archéologie consiste à proposer les hypothèses les plus plausibles, corroborées par diverses sources de renseignements, concernant une époque et un lieu donnés.

Dans ce bref exposé, nous présentons un aperçu de nos connaissances oncernant le passé préhistorique de la région canadienne des provinces Maritimes – ce qui, nous l’espérons, éveillera la curiosité et l’intérêt du lecteur, l’incitant à explorer davantage la littérature archéologique à ce sujet.

Aperçu historique


Il y a près d’un siècle que les archéologues s’intéressent à la région canadienne des Maritimes et, de fait, c’est dans cette région qu’ont été menées certaines des premières recherches archéologiques effectuées au Canada. Les travaux sur le terrain menés en 1913 et 1914 par W. J. Wintemberg du Musée national du Canada, comme on l’appelait à l’époque, à des sites de débris de coquillages le long des côtes nord et sud de la Nouvelle-Écosse demeurent une source de renseignements importantes sur les populations riveraines de la période préhistorique tardive (Smith, H.I., et W.J.Wintemberg, 1929).

Cependant, il faudra attendre près de cinquante ans avant que ne soit établi le premier inventaire exhaustif des sites archéologiques dans les trois provinces Maritimes. Ce travail a été effectué au début des années 1960 par R. Pearson, pour le compte du Musée national du Canada. Cette étude de premier plan a permis d’identifier plusieurs des plus importants établissements humains préhistoriques et de consigner de nombreux sites qui allaient bientôt disparaître à jamais à cause de l’érosion, de projets d’aménagement hydroélectrique ou d’autres facteurs d’origine naturel ou humaine. L’étude exhaustive de Pearson, qui n’a pas été publié, constituait néanmoins une documentation très importante sur de nombreuses collections privées d’objets archéologiques, offrant pour la première fois un aperçu «réel» de l’importance et de la diversité des cultures préeuropennes des Maritimes. En Nouvelle-Écosse, des études archéologiques moins rigoureuses menées sur le terrain par le biologiste J. Erskine entre les années 1940 et 1960 furent néanmoins d’un apport important au plan éducatif (Erskine, 1960, 1969).

Au Canada, l’archéologie a vraiment pris son essor au milieu des années 1960 et dans les années 1970 lorsque de nouveaux programmes de recherche ont été établis dans les diverses provinces du pays. Le premier archéologue provincial canadien de cette époque fut le professeur C.J. Turnbull au Nouveau-Brunswick en 1970. Peu après, des programmes semblables ont été établis en Nouvelle-Écosse et à Terre-Neuve. Parallèlement, l’importance accrue des programmes fédéraux d’archéologie entrepris par le Musée national du Canada et Parcs Canada et des établissements universitaires dans les trois provinces Maritimes ont tous contribué à enrichir nos connaissances actuelles sur la préhistoire des Maritimes.

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Les Premières Nations et le Canada atlantique


Bien que l’archéologie s’intéresse généralement à un passé très lointain, cela ne veut pas dire que ces peuples anciens ont tout simplement disparu. Peu importe ce que furent les cultures particulières de leurs ancêtres, les Premières Nations sont effectivement des populations qui descendent de nos reconstitutions archéologiques. Comparativement à d’autres régions, comme la côte ouest du Canada ou le sud des Grands Lacs, les niveaux de population dans les Maritimes ne furent probablement jamais très élevés. On estime qu’à l’époque des premiers contacts avec les Européens, la population des Micmacs et des Malécites comptait entre 10 000 et 35 000 individus. Le premier recensement, réalisé au 17e siècle, établit la population des Micmacs à 5 000 et celle des Malécites à 1 500 (Bock, 1978). Durant plus de 500 ans, la présence européenne a probablement entraîné des pertes de 50 à 75 % parmi ces populations, bien que certains chercheurs estiment que cette diminution serait plutôt de l’ordre de 90 %. Aujourd’hui, on compte environ 40 000 Micmacs vivant à l’intérieur et à l’extérieur des réserves au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse, à l’Île-du-Prince-Édouard et à Terre-Neuve. Les Malécites ou Wolastoqiyik (peuple de la rivière magnifique) comptent environ 12 000 personnes qui habitent surtout au Nouveau-Brunswick et dans l’État du Maine, dans les localités riveraines de la rivière Saint-Jean.

Évolution de l’environnement physique depuis 25 000 ans


Pour comprendre la vie des premiers habitants des Maritimes, il faut savoir que l’environnement physique de l’Est canadien était fort différent dans les temps anciens. Cet environnement s’est modifié de façon phénoménal depuis 25 000 ans, tant sur la terre ferme qu’en ce qui concerne le milieu marin. Le paysage actuel du Canada atlantique est aujourd’hui fort différent de ce qu’il fut pour ses premiers habitants à la fin de la dernière période glaciaire.

La région du Canada atlantique fut en effet soumise aux conséquences de la dernière grande glaciation, la glaciation wisconsinienne, dont l’avancée vers le sud depuis le Canada central débuta il y a 25 000 ans. À son maximum glaciaire, il y a 18 000 ans environ, tout le Canada atlantique, à l’exception peut-être de l’est de l’Île-du-Prince-Édouard et des points les plus élevés en altitude, était recouvert d’une épaisse couche de glace. À certains endroits, comme à l’intérieur du Nouveau-Brunswick, l’épaisseur de cette nappe glaciaire était de plusieurs kilomètres. Par conséquent, cette glaciation avait créé un Canada atlantique très différent de celui que nous connaissons – une région pratiquement dépourvue de végétation et de mammifères terrestres et, qui plus est, ne comptant qu’un petit nombre d’habitants. La perte d’eau dans les océans, occasionnée par la formation de l’islandis, ainsi que la pression exercée sous le poids de cette formidable masse de glace eurent pour effet d’abaisser le niveau des océans sur toute la planète et celui des terres côtières émergées (Grant, 1989).

Une carde du Canada atlantique

Carte du Canada atlantique v. 9500 B.P., tirée de Gareau et al., 1998.

Lorsque la couche glaciaire a commencé à fondre à la fin de la glaciation wisconsinienne il y a environ 15 000 ans, les terres réapparurent et les littoraux restèrent à une altitude beaucoup moins élevée qu’aujourd’hui – d’une centaine de mètres de moins dans certaines régions. Cette différence est remarquable lorsqu’on considère les petits fonds du sud golfe du Saint-Laurent, qui étaient alors à découvert. Les études géologiques les plus récentes indiquent qu’il y a 9 000 ou 10 000 ans, l’archipel actuel des Îles de la Madeleine était probablement relié au continent par la terre ferme (Gareau, P., M. Lewis, J. Shaw, T. Quinlan, A. Sherin, et R. Macnab, 1998) (Figure 1).

Des milliers de kilomètres carrés de terre qui furent habitables à cette époque sont aujourd’hui immergés sous l’océan. Des portions des Grands Bancs et de la plate-forme continentale étaient alors des terres à découvert sur lesquelles on trouvait de la végétation, des animaux et des colonies humaines. L’Île-du-Prince-Édouard était alors reliée au continent par ce qu’on pourrait appeler le «raccordement permanent originel» – un bras de terre reliant le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse par le détroit de Northumberland. Pour les besoins de la cause, nous appellerons ici «Northumbria» cette configuration géographique ancienne des Maritimes (Keenlyside, 1984).

Ce Northumbria ancien était un territoire dont la faune et la flore variées se sont peu à peu modifiées avec l’évolution des conditions climatiques durant une période d’au moins 5 000 ans. Durant l’Holocène moyen, une période qui s’étend entre 7 000 et 5 000 ans avant aujourd’hui, et appelée altithermale, les températures étaient considérablement plus chaudes qu’aujourd’hui, se comparant au climat actuel du littoral atlantique du sud-est des États-Unis. L’étude des coquillages marins, qui sont très sensibles aux changements de température de l’eau, nous apprend que les températures et les courants océaniques se sont considérablement modifiés depuis la période glaciaire le long du littoral nord-est de l’Atlantique, en particulier le long des côtes du Québec et du Labador et de Terre-Neuve. (Dyke, A. J. Dale, et R. McNeely, 1996). Les températures tempérés de l’océan créèrent vraisemblablement un écosystème océanique dont la végétation, les mammifères et les poissons marins étaient davantage apparentés à ceux que l’on trouve aujourd’hui à des latitudes plus méridionales de l’Atlantique.

Un graphique montrant l'évolution du niveau de la mer durant les derniers milénaires.

Évolution des changements du niveau de la mer
au Canada atlantique, tiré de Grant, 1989.

Avec la fonte de la couche glaciaire et le redressement de la plate-forme côtière, les littoraux furent graduellement inondés par la mer. L’envahissement du Northumbria par la mer, il y a environ 5 500 ans, fut ainsi à l’origine de la formation de l’actuel détroit de Northumberland et de l’Île-du-Prince-Édouard. Ce processus est toujours en cours, et à certains endroits dans le sud des Maritimes la terre s’enfonce dans la mer à raison de 10 cm par siècle. Cette submersion ne se produit toutefois pas dans l’ensemble du Canada atlantique. Sur la côte sud du Labrador ainsi que sur certains littoraux de Terre-Neuve, la terre remonte et le littoral avance toujours. Les données géologiques indiquent qu’une grande partie du littoral sud du Québec et du Labrador était encore submergée il y a moins de 8 000 ans (Grant, 1989) (Figure 2).

Les premiers habitants


  • L’écopaysage ancien du Canada atlantique était habité par des peuples qui sont les lointains ancêtres des Premières Nations d’aujourd’hui. D’après les recherches archéologiques menées au Yukon, nous savons que le nord-ouest de l’Amérique du Nord était habité il y a 20 000 ans au moins. Vu l’accumulation des données archéologiques qui mettent en évidence l’existence de populations anciennes en Amérique du Sud, il y a tout lieu de penser que des populations vivaient également au sud de l’islandis à cette époque ancienne. Au fur et à mesure du réchauffement progressif du globe à la fin de la glaciation wisconsinienne, il y a 11 000 ou 12 000 ans, les populations vivant au sud des glaciers dans l’est de l’Amérique du Nord ont rapidement migré vers le nord dans les régions nouvellement libérées de la glace. L’abondance du gibier et la flore variée des terres en bordure des marges glaciaires, caractéristiques des environnements périglaciaires, ont dû être particulièrement attrayantes pour ces chasseurs cueilleurs.
    Une carte du Canada maritime montrant les sites de découvertes paléo-indiennes.

    Carte des découvertes paléo-indiennes.

    Les travaux de prospection archéologiques menés dans les Maritimes ont identifié des terrains de campament de ces premiers habitants, dont l’existence remonterait à au moins 11 000 ans (Figure 3). La plupart de ces données proviennent de découvertes isolées d’outillage lithique distinctif et typologiquement ancien (Bonnichsen, R., D. Keenlyside et K. Turnmire, 1991) (Figure 4).

    Parmi ces sites primitifs, le plus connu et le mieux documenté est sans doute le site Debert dans le centre de la Nouvelle-Écosse (MacDonald, 1967). D’après la datation au carbone 14, l’âge des âtres des camps de chasse de ces premiers habitants remonterait à environ 11 000 ans. Pour la chasse, c’était un emplacement stratégique. Occupé chaque saison, année après année, et peut-être durant des générations, Debert semble avoir été un emplacement de choix pour intercepter les troupeaux de caribous migrant en abondance dans la toundra caractéristique de cette époque. Il est fort probable que ces peuples tiraient aussi de la mer une bonne partie de leurs moyens de subsistance. Les campements étaient occupés de façon saisonnière, et l’on peut supposer que, le restant de l’année, les habitants exploitaient également les ressources de la mer et des rivières.

    Tous les outils retrouvés sur le site archéologique de Debert sont faits de pierre uniquement – à l’exception de petites quantités de cendre et de charbon de bois – et se sont préservés après plus de 500 générations. On y a retrouvé une grande variété d’instruments servant à couper, à gratter et à perforer l’os, l’andouiller et le bois. À en juger par le perfectionnement de leurs outils, ces peuples devaient sans doute posséder la technologie nécessaire pour exploiter une grande variété de ressources alimentaires et matérielles terrestres, marines et riveraines.

    Les mammifères marins, comme le morse et les diverses espèces de phoques, devaient être des proies faciles pour ces habiles chasseurs. Un des éléments les plus caractéristiques de l’outillage de ces peuples était des pointes de lance à lame triangulaire, souvent munies d’une cannelure qui servait de manche ou d’embout pour y insérer la hampe de la lance. Ce type de lame est caractéristique des cultures paléo-indiennes, de l’Alaska jusqu’à l’Amérique du Sud. Curieusement, cet ingénieux emmanchement ne se retrouve à peu près pas dans le cas des outils taillés dans la pierre durant plusieurs millénaires qui suivirent.

    Que sont devenus ces peuples anciens?


    Depuis la découverte du site de Debert, les archéologues se perdent en conjectures quant au sort ultérieur de ces Paléo-Indiens des Maritimes et plus généralement de tout le nord-est du continent. Les quelques sites paléo-indiens découverts dans le nord-est de l’Amérique du Nord sont d’une nature plutôt homogène, c’est-à-dire qu’ils auraient été occupés par des peuples issus du même groupe culturel. En ce qui concerne les peuples des Maritimes, nous croyons que des indices sur les allées et venues de leurs descendants peuvent nous être fournis dans trois régions  : le littoral nord de l’Île-du-Prince-Édouard, les Îles de la Madeleine dans le golfe du Saint-Laurent et la côte sud du Labrador -bien évidemment, telles que ces régions étaient à une époque où la géographie du Canada atlantique était fort différente de celle que nous connaissons aujourd’hui.

    6 pointes faites de pierre.

    Pointes paléo-indiennes du Nouveau-Brunswick,
    de la Nouvelle-Écosse et de l’Île-du-Prince-Édouard.

    Sur le littoral nord-est de l’Île-du-Prince-Édouard, au site Jones le long de la baie St. Peters, les archéologues ont mis au jour un campemant primitif qui serait vieux de 9 000 à 10 000 ans (Keenlyside, 1991). Le style particulier de certains outils en pierre que l’on attribue aux premiers occupants de ce site semblent indiquer une parenté possible, du moins en ce qui concerne les types d’outils, avec les peuples anciens de Debert (Figure 5). S’agissait-il de leurs descendants habitant maintenant sur le Northumbria? Le style des pointes de lance en pierre de forme triangulaire du site Jones se rapproche de celui des têtes de harpon traditionnellement utilisés par les groupes autochtones du nord-ouest de l’Amérique du Nord pour la chasse aux mammifères marins. Des pointes de lance de sytle à peu près identique ont été retrouvés sur des sites des Îles de la Madeleine (McCaffrey, 1986). Ces sites n’ont pas été soumis à l’analyse au carbone 14, mais on estime qu’ils remonteraient à au moins 9 000 ans.

    Plus au nord, le long du littoral sud du Labrador et sur la Basse-Côte-Nord du Québec, l’âge d’objets semblables découverts sur des sites que l’on croit avoir été des lieux de chasse aux mammifères marins a été estimé à 8 000 à 9 000 ans (McGhee et Tuck, 1975).

    2 pointes faites de pierre

    Pointes de Quaco Head et de St. Peters

    Une des premières grandes découvertes archéologiques au Canada atlantiq ue a été faite sur le littoral nord du golfe du Saint-Laurent, à L’Anse-Amour, au Labrador, près de la frontière du Québec (McGhee, 1976). Un tertre circulaire recouvert de grandes dalles, d’un diamètre d’environ 9 mètres et d’une hauteur de 60 cm, y a été découvert dans les années 1970 par les archéologues J. Tuck and R. McGhee (Figure 6). La datation au carbone 14 de ce site vieux de 7 500 ans en fait l’un des tertres funéraires les plus anciens jamais découverts dans le Nouveau Monde. Les fouilles archéologiques ont mis au jour le squelette d’un jeune garçon gisant à environ 1,5 mètre de profondeur au centre du tertre. On y a aussi retrouvé des pointes de lance en pierre et en os, une pointe de harpon détachable et un cabillot en ivoire, ainsi que des objets peints rituels et un sifflet en os d’oiseau. Près de la tête du garçon se trouvait une défense de morse en ivoire– ce qui signifie qu’on y chassait le morse, mais ce qui montre aussi l’importance symbolique de ce mammifère marin dans la culture du peuple de L’Anse-Amour.

    Un tas de roches sur une butte.

    Site de L’Anse-Amour, au Labrador

    Le morse, plutôt rare de nos jours dans le Canada atlantique, fut jadis abondant dans le golfe du Saint-Laurent. Jusqu’au 18e siècle en effet, l’habitat du morse s’étendait vers le sud jusque dans le golfe du Saint-Laurent et même jusqu’au Massachusetts. Nous connaissons, d’après des comptes rendus historiques et les récits traditionnels des Inuits, toute l’importance du morse pour l’huile, la viande et les matières premières qu’il fournit (os, ivoire, cuir). De même, dans les Maritimes, des chroniqueurs du 17e siècle comme Denys (1908) décrivent l’importance du morse pour les Micmacs, mais à la fin du 18e siècle le morse avait pratiquement disparu du golfe du Saint-Laurent.

    Il est fort probable, comme les données archéologiques permettent de le supposer, que le morse eût une importance comparable dans la vie des peuples anciens du Canada atlantique. Les rechercherches archéologiques font état de restes de morse retrouvés à Terre-Neuve, en Nouvelle-Écosse et à l’Île-du-Prince-Édouard. Par exemple, au site de Port-au-Choix, vieux de 4 000 ans, l’ivoire de morse servait à la fabrication d’herminettes pour le travail du bois. Et à L’Anse-Amour, il y a 7 500 ans, des défenses de morse étaient placées sur les tombes comme tributs funéraires. Les découvertes sous-marines d’outils anciens dans le Canada atlantique offrent un indice important, bien qu’indirect, de l’exploitation de ces grands mammifères marins aux époques les plus anciennes. À l’Île-du-Prince-Édouard, au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse, des drageurs à pétoncles ont ramené du fond de l’océan des couteaux en pierre caractéristiques, semblables à celui des Inuits de l’Arctique appelé ulu (c’est-à-dire un «couteau de femme»).

    Un homme tenant un ulu dans ses mains.

    Ulu des îles Wolf (Nouveau-Brunswick)

    Ces curieux outils en forme de demi-lune sont faits d’ardoise polie et l’on sait qu’ils étaient déjà en usage il y a 5000 à 7000 ans, depuis les Grands Lacs jusqu’en Nouvelle-Angleterre (Keenlyside, 1984a) (Figure 7). La plupart de ces ulus ont été recueillis à des profondeurs de 20 à 50 mètres. Sans doute ces zones étaient-elles également sous la mer à cette époque ancienne, mais leur profondeur était beaucoup moindre. L’explication la plus plausible est que les anciens chasseurs de mammifères marins, tout comme les chasseurs de phoques terre-neuviens aujourd’hui, se rendaient sur la banquise où ils chassaient et dépeçaient le morse et le phoque. Tous les exemplaires remontés à la surface étaient en bon état, ce qui donne à penser qu’ils auraient été oubliés ou perdus sur la banquise et aurait ultérieurement coulé au fond de l’eau. Selon les données archéologiques, les couperets d’ardoise polie les plus anciens, qui ont été retrouvés le long de la côte du Labrador, dateraient de quelque 7; 000 ans. Ceux qui sont particulièrement polis, comme ceux repêchés par les dragueurs à pétoncles, auraient probablement entre 5 000 et 7 000 ans. Bien qu’à cette époque ancienne le niveau de la mer fût beaucoup moins élevé qu’aujourd’hui, les instruments repêchés gisaient généralement par 20 à 40 mètres de profondeur – dans des zones de hauts-fonds pour la plupart. Comment ces ulus ont-ils pu se retrouver au fond de l’océan? Il est possible qu’ils aient été échappés d’embarcations, mais il y a une explication plus probable liée aux méthodes de chasse de ces peuples anciens. Le morse est un animal qui aime aller à terre et flâner aux abords des écoulements glaciaires. C’est là que, traditionnellement, les Inuits chassaient le morse. De la même façon dans la région du Canada, le morse était probablement aussi chassé et dépecé sur les franges de l’écoulement glaciaire. On peut logiquement supposer que des outils comme les ulus auraient été égarés dans la neige ou échappés à travers les glaces puis auraient éventuellement abouti au fonds de l’océan.

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Chasseurs maritimes

Au cours du millénaire qui a suivi la période paléo-indienne, les données archéologiques sont sporadiques. Cependant, pour la période remontant à 3 500 à 4 500 ans, beaucoup d’indices ont été préservés. Cela réflète peut-être simplement l’échantillonnage des découvertes archéologiques ou encore une préservation sélective.

Plusieurs pics de pierre de différentes formes et grandeurs.

Photo de détail de deux pics de pierre.

Plusieurs pics de pierre de tailles et formes différentes.

Les sites funéraires, en particulier, présentent un riche domaine archéologique pour cette période appelée l’archaïque maritime – une période où le mode de vie était apparemment centré sur les ressources de la mer. Les mammifères marins semblent avoir occupé une place très importante dans la vie de ces peuples anciens, non seulement d’après leurs outils mais aussi selon leurs rituels. Des sites de l’archaïque maritime ont été identifiés sur une vaste étendue allant du sud de la Nouvelle-Angleterre jusqu’à l’extrémité nord du Labrador.

Un de ces sites se trouvent à Port-au-Choix, sur le littoral septentrional de la péninsule ouest de Terre-Neuve. L’endroit fut très fréquenté pour la pêche et la chasse aux mammifères marins par les peuples de l’archaïque maritime d’abord (dans une période se situant entre 4 200 et 3 700 ans avant nos jours) (Tuck, 1976) et plus tard par les Paléo-Esquimaux de culture dorset (2 500 à 1 000 ans avant nos jours) (Harp 1964). Exceptionnellement, grâce à d’excellentes conditions de préservation, on a pu retrouver des objets composés de matériaux organiques fabriqués par les peuples de l’archaïque maritime. Une grande variété d’objets utilitaires et rituels faits de pierre, d’andouiller, d’os et d’ivoire témoignent d’un art stylisé représentant souvent le gibier d’eau et la vie animal du littoral (Figure 8). Ces peuples possédaient d’impressionnants attirails de pêche et de chasse aux mammifères marins pour exploiter les ressources côtières et les ressources marines; entre autres, de petites effigies en pierre représentant des épaulards dénotent une relation spéciale avec ces grands mammifères marins agressifs. Ces cultures étaient bien adaptées à l’environnement marin et possédaient la technologie et les connaissances nécessaires pour effectuer de grandes traversées. De gros instruments spécialisés pour le travail du bois retrouvés à ce site et dans d’autres sites de l’archaïque maritime servaient probablement à la construction de pirogues.

On a également retrouvé des vestiges des peuples de l’archaïque maritime à l’intérieur des terres. Près de Grand Lake, dans le centre du Nouveau-Brunswick, le cimetière de Cow Point date de 3 800 à 4 000 ans (Figure 9) (Sanger, 1973). Là encore, comme sur les sites de Terre-Neuve, des objets utilitaires ont été enfouis avec les sépultures, par exemple des haches et des gouges pour le travail du bois, des plombs à pêche, mais aussi des outils spécialisés tels que des baïonnettes en ardoise savamment décorées (voir Figure 9, en médaillon). En raison de leur forme mince et allongé et de la relative fragilité du matériau dont ces instruments sont faits, il est difficile d’imaginer qu’ils aient pu servir à des fins utilitaires. Ils témoignent par ailleurs d’un niveau avancé de maîtrise des techniques et des arts décoratifs.

L’absence quasi-totale de vestiges de nature organique ne nous permet pas d’apprécier à sa juste valeur la riche culture artistique de ces peuples. Cependant, des coquilles d’émail évidés de plusieurs dents d’un requin – qui a été identifié comme un grand requin blanc, Carcharodon carcharias – qui ont été retrouvées à Cow Point présentent un intérêt considérable. Les récits traditionnels des peuples autochtones relatant des attaques de requins sur leurs canots donne à penser que leur connaissance de ces animaux remonterait à une époque très ancienne. Peut-être le requin avait-il, comme l’épaulard, une signification particulière dans la vie de ces peuples. On peut se demander si les gravures en forme de dents de scie apparaissant sur les baïonnettes en ardoise ne seraient pas en fait des dents de requin stylisées.

Tertres funéraires et réseaux de commerce

Excavation d'un site archéologique.

Il y a environ 2 500 ans, des changements très importants sont survenus dans la région des provinces Maritimes. D’étranges visiteurs inconnus y auraient en effet apporté un culte funéraire élaboré s’apparentant de très près à la culture Adena de la vallée de la rivière Ohio. À Red Bank, sur la rivière Miramichi dans le sud-ouest du Nouveau-Brunswick, le tertre d’Augustine a fait l’objet d’études archéologiques au début des années 1970 (Figure 10) (Turnbull, 1976). De forme circulaire, le tertre faisait environ 11,5 mètres de diamètre et un mètre de hauteur et comptait au moins 11 particularités, notamment des crémations, des sépultures, de l’ocre rouge ainsi que plusieurs artefacts associés, y compris des restes organiques, et des milliers de perles de cuivre natif. L’action chimique des oxydes de cuivre de ces perles a permis de préserver des matières organiques, notamment des fibres de vannerie et de tissus, des poils et des écorces de bouleau.

Plusieurs artefacts en pierre étaient faits de matériaux locaux, mais on a aussi retrouvé plusieurs exemples de matériaux exotiques : on croit que le cuivre natif provenait de la région du lac Supérieur; des cherts exotiques provenaient d’aussi loin que le Midwest américain; des pipes tubulaires étaient faites d’argile réfractaire de l’Ohio. Plusieurs des grandes lames exotiques montraient des «mutilations du transport» – des surfaces polies résultant apparemment de leur transport sur de grandes distances dans une gaine ou un étui.

Notre compréhension de la dynamique des populations à cette époque préhistorique est loin d’être claire. Pour certains archéologues, ces découvertes seraient signe d’un vaste réseau d’interactions entre de nombreux groupes dans le nord-est du continent (Turnbull, 1976). Selon Wright (1998), il n’est pas impossible que certains segments de la culture maritime aient adopté la «religion» Adena. Étant donné le grand nombre de matériaux de l’extérieur retrouvés à ce site et dans d’autres sites semblables dans les Maritimes, nous favoriserions davantage une interprétation impliquant le déplacement d’un ou de plusieurs petits groupes de culture Adena de la région des Grands Lacs jusqu’au Canada atlantique. La découverte de tertres aux caractéristiques très semblables et contenant le même genre de présents funéraires, partout dans le Nord-Est, indique par dessus tout une expansion plutôt rapide d’un ensemble complexe de notions et d’objets associés à l’inhumation. Selon la datation au carbone 14, ces sites ont été aménagés dans un court laps de temps – il y a entre 2300 et 2500 ans -, ce qui pourrait signifier que leur construction se serait déroulée sur une période de quelques générations seulement.

Introduction d’une nouvelle technologie

Au site de Red Bank, on a retrouvé de nombreux objets exotiques parmi lesquels des fragments d’un vase en céramique. Celui-ci est exotique en ce sens que jusqu’à cette époque, les cas de découvertes archéologiques d’objets en céramique sont rares. Des études archéologiques actuelles sur la technique de la céramique ont identifié une première «vague» de fabrication de la céramique datant de 2 700 à 2 500 ans. On considère que c’est à cette époque que la technologie céramique serait apparue dans la région du nord-est des États-Unis et des Maritimes. La technonologie céramique est beaucoup plus ancienne dans le Nouveau Monde, ayant probablement vu le jour en Colombie ou en Équateur il y a 5 000 ou 6 000 ans environ (Meggars, 1997). Une longue période de temps s’écoule avant que l’on n’observe la présence d’une technologie céramique ancienne dans le sud-est des États-Unis il y a 4 500 ans (Sassaman, 1998). Dans l’est du Canada, la technologie céramique se serait répandue pratiquement en même temps dans les Maritimes et dans la région des Grands Lacs il y a 2 500 à 3 000 ans. Grâce à des mécanismes d’échanges comme le commerce et les mariages entre communautés tribales voisines, la connaissance de la technologie céramique est parvenue jusqu’au littoral de l’Atlantique, en remontant la côte jusque dans les Maritimes et par l’intérieur des terres en suivant les grands réseaux fluviaux tels que les rivières Hudson, Connecticut et Susquehanna.

Il y a 2 000 ans environ, l’utilisation d’objets en céramique est largement répandue et les vestiges de ceux-ci sont retrouvés dans des sites d’habitation dans l’ensemble des provinces Maritimes. Les objets en céramique les plus anciens sont des formes coniques simples à paroi mince, plusieurs montrant une surface extérieure abondamment décorés de motifs filandreux. Plus tard, les céramiques sont aussi le plus souvent de forme conique, mais leur paroi est plus épaisse et montre des éléments décoratifs variés et la décoration de la surface est généralement plus sobre (Figure 11) (Keenlyside, 1984b). Curieusement, l’habileté des artisans, tant en ce qui concerne la décoration que la fabrication elle-même, semble en avoir perdu dans les périodes ultérieures.

Il est difficile de déterminer quelle fut l’incidence de la céramique sur la culture matérielle de ces peuples. La non-préservation de restes organiques à presque tous les sites ne nous permet pas de nous faire une idée claire de l’éventail des objets et des outils utilisés. La céramique a-t-elle remplacé l’écorce de bouleau? Étant donné qu’on retrouve l’écorce de bouleau dans des outillages ultérieurs ainsi qu’à travers l’histoire, il est clair que non. Il y avait probablement certaines préparations culinaires ou autres pour lesquelles la céramique était préférable. Il va sans dire que sa résistance au feu se fut avéré un avantage certain. Traditionnellement, pour faire bouillir un liquide, on utilisait une technique d’ébullition par galets chauffés qui consistait à laisser tomber des pierres préalablement chauffées dans un récipient en bois ou en peau. Cette technique a peut-être évolué avec l’introduction de la poterie, mais jusqu’à un certain point seulement. On ne pense pas que ces peuples anciens utilisaient une technique de cuisson consistant à suspendre un récipient en céramique au-dessus d’un feu au sens conventionnel. L’absence de points d’accrochage et la forme de ces récipients à fond plat excluaient cette méthode. Ceux-ci présentaient par contre un avantage important en ce sens qu’ils pouvaient être placés directement sur le feu ou placés tout près de l’âtre, vu leur grande résistance à la chaleur comparativement à l’écorce de bouleau. Par ailleurs, pour la commodité du transport, en particulier pour des populations qui se déplaçaient constamment d’une saison à une autre, comme celles que l’on retrouvait historiquement dans les Maritimes, les récipients en écorce de bouleau présentaient un avantage certain en raison de leur légèreté et de leur durabilité. Bien que l’on retrouve des vestiges d’objets en céramique dans la plupart des sites de la période préhistorique tardive dans les Maritimes, leur quantité est relativement minime. Contrairement aux récipients en écorce de bouleau, ceux en céramique ont été rapidement remplacés durant la période de contact avec les Européens par des récipients en cuivre et en fer. Ce changement fut si soudain et si rapide qu’il n’existe aucun compte rendu historique faisant état de l’utilisation de la céramique par les peuples autochtones des Maritimes.

Écosystèmes des estuaires marins, des lagunes et des rivières

Traditionnellement, les ressources qu’offraient les riches écosystèmes des estuaires et des rivières aux peuples autochtones du Canada atlantique étaient aussi importantes que celles de la mer. L’incessante poursuite des différentes ressources disponibles d’une saison à l’autre assurait un approvisionnement alimentaire maximum pour les populations. Pour l’exploitation des ressources marines, les estuaires de marée représentaient de bien des façons le meilleur des deux mondes. On trouve en effet dans ces écosystèmes des espèces de poissons de mer et d’eau douce et des mammifères marins, de même qu’une abondante faune terrestre et des oiseaux aquatiques. Mais surtout, ces ressources y étaient facilement accessibles.

Quatre pièces de céramique différentes.

Céramique de la période paléo-indienne tardive.

Les estuaires de marée du littoral nord-est du Nouveau-Brunswick sont encore de nos jours le lieu d’étalissement de nombreuses collectivités micmacs, comme ils le furent durant des milliers d’années (Leavitt, 1996). De Caraquet au nord à Kouchibouquac au sud, le littoral oriental est caractérisé par un grand nombre d’estuaires marins et de systèmes connexes de cordons littoraux formant des systèmes de lagunes. Ici, la marée océanique remonte loin à l’intérieur des terres à contre-courant des voies fluviales. Les espèces de poisson anadrome, tels le saumon, l’esturgeon, le gaspareau, le bar d’Amérique et l’anguille, remonte chaque année les estuaires en grand nombre. Des espèces comme le saumon frayent à la ligne extrême des eaux de marée. D’autres espèces, comme le bar d’Amérique, ne se rendent pas plus loin que la limite de la marée.

Un homme fouillant le sol sur un site archéologique.

Site préhistorique (et acadien) sur la rivière Tracadie.

Étant donné le relief peu accidentée sur une grande partie de la côte du Nouveau-Brunswick, la marée peut se faire sentir jusqu’à plusieurs kilomètres à l’intérieur des terres. Les campements anciens identifiés par les archéologues le long de l’estuaire de la rivière Tracadie témoignent d’activités de pêche durant des milliers d’années (ibid.). Plusieurs de ces lieux sont encore aujourd’hui fréquentés par les pêcheurs acadiens (Figure 12). Les archéologues y ont retrouvé une grande variété d’outils en pierre pour le travail du bois. Les couteaux servaient sans doute à la fabrication du matériel de pêche et au traitement du poisson. Les plus gros outils en pierre, comme les haches et les herminettes, devaient être utilisés pour couper et tailler les poteaux servant à la construction des wigwams et autres structures ainsi que les pieux utilisés pour la pêcherie fixe (Figure 13). Le canot et les pagaies étaient dégrossis à la hache et finis à l’herminette et au couteau.

Un autre important site estuarien est situé à Red Bank, à l’extrémité sud-ouest de la rivière Miramichi. Situé non loin du tertre d’Augustine, mentionné plus haut, le site d’Oxbow témoignent de plus de 3 000 ans d’une activité de pêche continue pratiquée par les ancêtres de la Première Nation Micmac (Allen, 1980). Des études et des fouilles des sites archéologiques de la région de Red Bank réalisées dans le cadre d’un projet conjoint permanent entrepris dans les années 1970 par le gouvernement du Nouveau-Brunswick et la Première Nation de Red Bank se poursuivent toujours aujourd’hui (Allen, 1991). À un endroit où la pêche est toujours pratiquée par la collectivité locale, les archéologues ont mis au jour un site de campement stratifié en profondeur, littéralement occupé depuis plus d’une centaine de générations (Figure 14). Cet achanlandage incessant a laissé des milliers d’artefacts depuis 3 000 ans. Les objets distinctifs retrouvés aux divers niveaux du site relatent les différentes étapes et traditions culturelles qui sont à l’origine de la culture micmac. C’était au printemps et au début de l’été que des sites de campement comme celui d’Oxbow étaient surtout fréquentés. Le saumon, l’éperlan et l’esturgeon y étaient pêchés en grandes quantités à la lance, au filet ou capturés dans des barrages à poisson. Les poissons filetés étaient placés sur des séchoirs afin d’être conservés et entreposés. Plus tard dans la saison, la remontée du bar d’Amérique, de la truite de mer, de l’anguille et de l’alose étaient également des moments importants.

Plusieurs pics de pierre de formes et grandeurs différentes.

Artefacts de Tracadie (Nouveau-Brunswick)

La pêche demeure partie intégrante de la vie communautaire micmac de la Première Nation de Red Bank. Des programmes coopératifs entrepris dans les années 1990 avec le gouvernement et le secteur privé dans le but de gérer la pêche au saumon se sont avérés une initiative importante pour assurer la survie de l’espèce et de l’industrie locale de la pêche. Un film réalisé récemment en collaboration avec la Première Nation de Red Bank, intitulé «Metepenagiag: Village of Thirty Centuries», explique la relation traditionnelle de la communauté avec la rivière Miramichi, sa longue histoire ainsi que ses programmes actuels de gestion des populations de saumon (Red Bank First Nation, 1996).

Dans le centre-sud du Nouveau-Brunswick, sur la rivière Saint-Jean, la limite de la marée se trouve en amont de Fredericton, à une centaine de kilomètres du littoral. En langue malécite, ce lieu est appelé Aukpaque (litérallement «limite de la marée»). Au printemps, l’endroit fut un lieu de rassemblement durant de nombreuses générations parmi les Malécites ou Wolastoqiyik (peuple de la rivière magnifique) et leurs ancêtres.

Deux personnes dans un site d'excavation archéologique.

Site d’Oxbow (Nouveau-Brunswick)

Les vestiges archéologiques indiquent que l’endroit a été un important lieu de pêche durant plusieurs milliers d’années, sinon davantage. Ce lieu présentait de nombreux attraits naturels, notamment la remontée saisonnière du saumon et du bar d’Amérique. On y pêchait à la lance ou au filet, de la rive ou en canot. Le bar d’Amérique, qui ne remonte pas plus loin que la limite de la marée pour frayer, était particulièrement recherchée. On rapporte que des bars d’Amérique pesant jusqu’à 30 kg ont été pêchés dans la rivière Saint-Jean.

Gisements d’amas de coquillages

Des amas de coquillages retrouvés le long des côtes des provinces Maritimes et de la Nouvelle-Angleterre soulignent l’importance des mollusques comme source de protéines dans l’alimentation des autochtones de la période préeuropéenne.

Sur les rives de la baie Passamaquoddy, dans le sud du Nouveau-Brunswick, les archéologues ont identifié de nombreux sites d’amas de coquillages, en particulier sur les rivages des multiples échancrures et îlots caractéristiques de cette baie (Sanger, 1987). Un de ces sites d’amas de coquillages est le site Weir, situé sur les îles Bliss (Figure 15) (Black, 1992). Ce vaste amas de coquillages a été dégagé à la fin des années 1980 et les analyses archéologiques en disent long sur l’importance de la pêche et de la cueillette des mollusques marins dans les économies autochtones anciennes. Les couches de sol et de coquillages (stratigraphie) indiquent que l’endroit a été exploité depuis au moins 2 000 ou 2 500 ans.

Plusieurs personnes creusant.

Site du barrage à poisson,
baie Passamaquoddy (Nouveau-Brunswick) (photo : S. Finlay, Gouvernement du Nouveau-Brunswick)

Les archéologues ont analysé chacune des couches du dépôt afin de déterminer comment elle s’était formée, à savoir selon un processus naturel ou à cause de divers types d’activités humaines. Parmi les résidus rejetés, ils ont identifié des restes d’animaux terrestres (cerf, castor, rat musqué) et marins (phoque), de poisson (morue et esturgeon), et de nombreuses espèces de mollusques en quantité variable. Ceux-ci étaient cueillis à chaque saison, du printemps jusqu’au milieu de l’été. L’oursin et le modiole étaient les espèces les plus abondantes, mais parmi les autres espèces représentées il y avait aussi le pétoncle, la moule commune, le buccin, la patelle, le bigorneau, le saxicave et la balane.

Des sites archéologiques semblables ont été identifiés sur le littoral nord de la Nouvelle-Écosse. À Merigomish Harbour, les travaux archélogiques de W.J. Wintemberg ont permis d’identifier des sites insulaires semblables présentant de vastes dépôts de coquillages de mollusques (Figure 16). Les espèces les plus recherchées étaient la palourde américaine, l’huître et la moule commune. Y étaient aussi représensentés, mais en moins grands nombres, la palourde américaine, la mye, le modiole, la natice, la crepidula et le nautile. Des artefacts millénaires dégagés de ces amas sont instructifs concernant les types d’activités pratiquées et les technologies utilisées par les ancêtres du peuple Micmac (Figure 17) (Smith et Wintemberg, 1929).

Un apercu du passé des provinces atlantiques du Canada – Page 4

Conclusion

Quelques personnes dans un site d'excavation archéologique.

Wintemberg au gisement d’amas de coquillages de la Nouvelle-Écosse (1913/1914).

En dressant ce profil des peuples anciens des Maritimes, nous avons voulu faire état de certaines des données archéologiques qui mettent en lumière les lointaines origines et la diversité des peuples des Maritimes. Une grande partie des vestiges archéologiques ont disparu en raison de la submersion des littoraux et de l’érosion subséquente, et de facteurs liés à l’activité humaine. Néanmoins, la structure qui ressort illustre la nature changeante de ces cultures à travers le temps et l’espace. Ces peuples étaient généralement mobiles, recherchant constamment ce que la nature avait de mieux à offrir.

Bien que les peuples anciens des Maritimes se démarquent par leur caractère propre au plan archéologique, ils ne se sont pas développés isolément, même à leurs origines les plus lointaines il y a 11 000 ans. Il est clair qu’il existait de vastes réseaux d’échanges et que les clans familiaux pouvaient se déplacer considérablement d’une saison à une autre, d’une époque à une autre. Certains événements, telle l’apparition des «constructeurs de tumulus» un peu partout dans les Maritimes il y a 2 500 ans, tendent même à confirmer la migration de petites populations sur des milliers de kilomètres. L’idée de mobilité des peuples anciens est souvent perçue comme une simple «errance», mais ce ne fut certainement pas le cas ici. Ces peuples qui étaient tributaires des fluctuations et des pics saisonniers, en ce sens qu’ils recherchaient toujours ce que la nature avait de mieux à offrir, étaient, de par la nature même de cette dépendance, opportunistes et s’adaptaient facilement à toutes les situations – c’était une question de survie pour eux et pour leurs familles.

Plusieurs pics faits de roche ou d'os.

Artefacts de Merigomish Harbour (Nouvelle-Écosse)

À travers les changements progressifs qu’il a connus au cours de la période post-glaciaire de l’Holocène, l’écosystème de la côte de l’Atlantique et des Maritimes a pu offrir une grande variété de ressources terrestres et marines, certaines exploitables uniquement durant des pics saisonniers, quelques autres à longueur d’année. On ne reconnaît pas toujours toute l’importance des mammifères marins dans l’alimentation de ces peuples autochtones, en particulier diverses espèces de phoques ainsi que le morse, aujourd’hui disparu des eaux du Canada atlantique. Les adaptations successives qui ont été nécessaires à travers les siècles tendent à nuancer notre conception de l’utilisation des ressources dans un passé très lointain.