Déterrer l’histoire de l’internement au Canada durant la Première Guerre mondiale

Melanie Morin-Pelletier

La Loi sur les mesures de guerre, promulguée le 22 aout 1914, a conféré au gouvernement canadien des pouvoirs considérables pour mener la guerre. En octobre 1914, un décret a accordé au gouvernement le pouvoir d’interner des membres de la population comme prisonniers de guerre. Catégorisés « sujets d’un pays ennemi », 8 579 personnes immigrantes des empires multinationaux austro-hongrois, allemand, ottoman et le royaume de Bulgarie ont été détenues dans 24 « stations de réception » et camps d’internement à travers le pays. Les derniers camps ont fermé en février 1920 et les premières opérations nationales d’internement du Canada ont officiellement pris fin en juin 1920.

L’un de ces camps était situé à Morrissey, dans la vallée de l’Elk, dans le sud-est de la Colombie-Britannique. Ce camp, comme bien d’autres, a été détruit après la guerre. Dans les années 1950, des documents du Bureau du séquestre des biens ennemis ainsi que des dossiers personnels relatifs aux opérations d’internement ont également été détruits.

Pipe et quatre boutons

Pipe et boutons découverts par l’archéologue Sarah Beaulieu, Ph. D., sur le site du camp d’internement de Morrissey
Source : prêts du Fonds canadien de reconnaissance de l’internement durant la Première Guerre mondiale

Pendant des décennies, l’histoire de milliers d’hommes qui ont été internés à travers le Canada, et celle des 81 femmes et 156 enfants qui les ont accompagnés, a été en grande partie oubliée. Beaucoup de personnes internées ont elles-mêmes gardé le silence. Il y avait trop de douleur, de honte et de peur associées à cette expérience traumatisante, même si ces gens savaient très bien qu’ils avaient été accusés ou reconnus coupables d’aucun crime. Anne Sadelain, dont le père, Vasyl Doskoch, a été interné dans plusieurs camps, dont celui de Morrissey, expliquait que ce dernier était devenu « un homme amer au sujet de ces cinq années. Cinq années de sa jeunesse qu’il avait perdues dans cette prison. »

En 2005, le gouvernement fédéral a reconnu officiellement que des personnes d’origine ukrainienne avaient été internées au Canada pendant la Première Guerre mondiale. En 2008, le Fonds canadien de reconnaissance de l’internement durant la Première Guerre mondiale a été créé, avec la mission de soutenir des projets commémorant et reconnaissant les expériences de diverses communautés ethnoculturelles touchées par les opérations d’internement du Canada de 1914 à 1920.

Excavation du camp d’internement de Morrissey

L’archéologue Sarah Beaulieu effectuant une fouille

L’archéologue Sarah Beaulieu effectuant une fouille au camp d’internement de Morrissey en juillet 2017
Source : image reproduite avec l’aimable autorisation de Sarah Beaulieu

Le soutien offert par une subvention du Fonds a permis de concrétiser la recherche doctorale de Sarah Beaulieu, qui s’est déroulée au camp d’internement de Morrissey entre 2015 et 2018. L’archéologue et son équipe ont procédé à des fouilles, à l’analyse d’éléments de culture matérielle, à des visites guidées, à des entretiens avec des membres de la communauté locale et de la descendance des personnes internées, ainsi qu’à un service commémoratif au cimetière de Morrissey. Cela a non seulement permis de combler de nombreuses lacunes dans les archives fragmentées sur ce sujet, mais également de sensibiliser les gens à cette partie de l’histoire du Canada et de favoriser le dialogue et la guérison.

« Il s’agit de donner la parole à ces personnes qui ont été essentiellement oubliées. »

Sarah Beaulieu, Ph. D., archéologue

En activité du 28 septembre 1915 au 21 octobre 1918, le camp d’internement de Morrissey détenait en continu entre 70 et 240 personnes. Au fur et à mesure que leur nombre augmentait, les gens emprisonnés étaient divisés en groupes de première et de deuxième classe en fonction de leur nationalité. Les individus d’origine allemande étaient considérés comme étant de première classe et étaient détenus en isolement, tandis que ceux d’origine ukrainienne ou provenant des empires austro-hongrois et ottoman étaient considérés comme étant de seconde classe et étaient placés dans des camps de travail.

Au début des fouilles menées par Sarah Beaulieu et son équipe, très peu de la structure initiale du camp était perceptible au sein du paysage forestier. Le travail sur le terrain a nécessité de l’arpentage, de la cartographie, le déploiement d’un géoradar (servant au sondage du sol) et des fouilles dans l’enceinte du camp d’internement. Cela a permis de repérer les contours du camp, les quartiers d’habitation des personnes internées, la cour d’exercice et les toilettes, ainsi que la cantine du camp et plusieurs traces des bâtiments accueillant les gardes.

Archéologie historique

Le travail de terrain et la collection d’artéfacts récupérés ont mis en lumière les liens entre les différents aspects de la vie quotidienne au camp d’internement de Morrissey, comme l’alimentation et la santé, les soins personnels et les loisirs, la résistance et l’expression, ainsi que la foi et l’identité.

Le relevé faunique, par exemple, a permis de dégager une explication plausible concernant les plaintes constantes des personnes emprisonnées sur le manque de nourriture et la mauvaise qualité de la viande. Il confirme qu’au fur et à mesure que progressait la guerre, il y a eu une augmentation évidente de la quantité de viande avec os et de coupes moins chères, et une diminution de l’offre de viandes de meilleure qualité. Étant donné que les rapports sur les crédits de guerre du vérificateur général – qui fournissaient des renseignements détaillés sur la nourriture fournie au camp – n’enregistraient que le poids total des différentes viandes, les autorités d’internement auraient pu limiter la quantité de viande offerte aux personnes internées sans que cela ne paraisse.

Pelle faite à la main

Pelle faite à la main extraite du tunnel d’évasion du camp d’internement de Morrissey
Source : prêt du Fonds canadien de reconnaissance de l’internement durant la Première Guerre mondiale, L4917.2

Les travaux de Sarah Beaulieu ont également fourni des preuves manifestes de divers actes de résistance menés par des personnes internées au camp de Morrissey, la plus visible et durable étant la construction d’un tunnel d’évasion. En 1917, un journal local, la Fernie Free Press, rapportait une tentative d’évasion ratée par un tunnel. Cependant, le journal n’avait pas donné le bon emplacement du tunnel; les fouilles menées ont permis de révéler son véritable lieu. De nombreux artéfacts intéressants ont également été extraits du tunnel d’évasion, notamment des bocaux et des boites de conserve pour le sucre, le sirop, le cacao, le chocolat, le café, les sardines et le bœuf salé, lesquelles n’ont été trouvées à aucun autre endroit du camp d’internement. Les personnes internées avaient très probablement entreposé ces aliments riches en calories, faciles à conserver et à transporter, pour préparer leurs trousses d’évasion. L’histoire de l’échec de l’évasion a également été mentionnée dans le dossier archéologique de Sarah Beaulieu : le tunnel aurait été découvert peu de temps avant l’évasion prévue, ouvert par le haut et rempli d’ordures qui ont ensuite été brulées pour empêcher une utilisation future.

Boite à tabac, brique et fil de fer barbelé

Boite à tabac, brique et fil de fer barbelé découverts par l’archéologue Sarah Beaulieu, Ph. D., sur le site du camp d’internement de Morrissey.
Source : prêts du Fonds canadien de reconnaissance de l’internement durant la Première Guerre mondiale

Les relevés archéologiques méticuleux du camp de Morrissey mettent en valeur le potentiel qui réside dans la combinaison de l’histoire et de l’archéologie afin de mieux comprendre notre passé. Ces recherches ont contribué à des connaissances importantes, comblant des lacunes subsistantes parmi les documents historiques dispersés. Elles ont mis en lumière des faits nouveaux sur le sort des personnes internées, dont la vie a été si profondément affectée par leur emprisonnement.

Apprenez-en plus au sujet de la suspension des libertés civiles au Canada pendant la Première Guerre mondiale, la Seconde Guerre mondiale et la crise d’Octobre de 1970 en visitant l’exposition spéciale, Libertés sacrifiées – La Loi sur les mesures de guerre, présentée au Musée canadien de l’histoire jusqu’au 5 septembre 2022, ou en vous procurant le catalogue-souvenir de l’exposition.

Lectures complémentaires :

Mélanie Morin-Pelletier est l’historienne, Guerre et société, au Musée canadien de la guerre et la co-conservatrice de l’exposition Libertés sacrifiées – La Loi sur les mesures de guerre.

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