Préserver l’histoire, une page à la fois

Sylvain Raymond

En 2014, le Musée canadien de l’histoire a fait l’acquisition du manuscrit original d’une chanson abolitionniste, « I’m on My Way to Canada » (Je m’en vais au Canada). Créée en 1852 par le compositeur afro-américain et agent du chemin de fer clandestin Joshua McCarter Simpson, cette chanson est l’expression du désir d’un esclave américain de s’enfuir vers le Canada et de sa promesse de liberté.

Faisons le saut jusqu’en 2017 : le Musée s’affaire à préparer l’inauguration, au mois de juillet, de la salle de l’Histoire canadienne, une galerie d’une superficie de 40 000 pieds carrés dans laquelle sera mise en valeur l’histoire du Canada depuis l’époque des premiers établissements humains jusqu’à nos jours. Le choix des paroles de « I’m on My Way to Canada » s’explique par le désir de contribuer à la narration de l’histoire du Canada. Mais, avant d’exposer ce document, il fallait commencer par le stabiliser.

La restauration visait avant tout à stabiliser les déchirures dans la feuille de papier causées par le fait que celle-ci était demeurée pliée en huit pendant des années. On a appliqué de la gélatine et du papier du Japon le long du pli vertical au centre.

La restauration visait avant tout à stabiliser les déchirures dans la feuille de papier causées par le fait que celle-ci était demeurée pliée en huit pendant des années. On a appliqué de la gélatine et du papier du Japon le long du pli vertical au centre.

Le texte de la chanson couvre une seule feuille de papier. Ce n’est donc pas un artefact imposant, mais, lorsque la restauratrice de papier Amanda Gould l’a examiné de plus près, elle s’est aperçue que sa restauration ne serait pas une mince affaire. Ayant été pliée en huit pendant un certain temps, la feuille présentait des déchirures le long des plis. Amanda Gould voulait avant tout les stabiliser.

Il lui fallait d’abord voir quels genres de médias on retrouvait sur l’artefact. Outre les paroles de la chanson, on peut y voir des gribouillages. Ainsi, au verso se trouve le visage d’un homme portant une barbiche. Ces gribouillages ont été tracés à l’aide de différentes encres, dont les tests ont révélé qu’elles étaient hydrosolubles. Cela voulait dire qu’il fallait éliminer la solution d’un recours au procédé habituel de réparation de déchirures à l’aide de papier du Japon et d’amidon de blé en pâte en raison de la grande quantité d’eau que cela implique.

Le traitement a permis de stabiliser les déchirures le long des plis. Bien qu’on ne puisse constater sur ces images de grandes différences avant et après le traitement, le travail de restauration effectué sur le papier le préservera dans l’avenir et permettra d’exposer cet artefact authentique dans la salle de l’Histoire canadienne.

Le traitement a permis de stabiliser les déchirures le long des plis. Bien qu’on ne puisse constater sur ces images de grandes différences avant et après le traitement, le travail de restauration effectué sur le papier le préservera dans l’avenir et permettra d’exposer cet artefact authentique dans la salle de l’Histoire canadienne. (côté recto du manuscript)

La présence d’une encre ferro-gallique venait encore compliquer les choses. Souvent utilisée à toutes les époques, cette encre pose un grave problème de conservation. C’est une encre de fabrication domestique, pouvant comporter des ingrédients divers mélangés de toute sorte de façons. Un de ces ingrédients est cependant toujours présent : le sulfate ferreux. Et c’est le fer (II) qui pose problème de nos jours, principalement en raison de son caractère potentiellement corrosif.

Fort heureusement, des restaurateurs du monde entier ont cherché des solutions à ce problème. Malheureusement pour Amanda Gould cependant, dans la plupart des cas, ces solutions font appel à l’eau. Elle se trouvait dans une situation sans issue, incapable de résoudre son problème d’encre ferro-gallique sans effacer les gribouillages au verso du document.

Le traitement a permis de stabiliser les déchirures le long des plis. Bien qu’on ne puisse constater sur ces images de grandes différences avant et après le traitement, le travail de restauration effectué sur le papier le préservera dans l’avenir et permettra d’exposer cet artefact authentique dans la salle de l’Histoire canadienne. (côté verso du manuscript)

Le traitement a permis de stabiliser les déchirures le long des plis. Bien qu’on ne puisse constater sur ces images de grandes différences avant et après le traitement, le travail de restauration effectué sur le papier le préservera dans l’avenir et permettra d’exposer cet artefact authentique dans la salle de l’Histoire canadienne. (côté verso du manuscript)

Amanda Gould savait très bien qu’en cas d’échec pour stabiliser l’artefact en toute sécurité, ce dernier ne pourrait être exposé. Convaincue que ce fragment d’histoire ne pouvait demeurer dissimulé, elle a consacré des heures à penser, à chercher et à discuter avec des collègues, avant de finir par trouver une solution. Elle allait appliquer de la gélatine sur le papier du Japon pour avoir ainsi recours à une méthode de restauration exigeant un minimum d’humidité. La recherche démontre aussi que la gélatine a un effet bénéfique sur l’encre ferro-gallique.

Au bout du compte, le procédé de conservation comme tel n’a exigé qu’une fraction du temps qu’Amanda Gould a investi pour trouver une solution. Mais ses efforts en ont valu la peine puisque, lorsque la salle de l’Histoire canadienne ouvrira ses portes au mois de juillet, les visiteurs pourront voir le manuscrit original d’une chanson soulignant le rôle joué par le Canada dans la lutte pour la liberté.

(E. Jacobi, B. Reissland, C. Phan Tan Luu, B. van Velzen et F. Ligterink, « Rendering the Invisible Visible », Journal of Paper Conservation, vol. 12, no 2, 2011.)

Les commentaires sont fermés.