William Notman : Témoin et photographe de l’époque victorienne

John Willis

Pour quelle raison en 2018 devrions-nous accorder autant d’intérêt à William Notman ? Peut-être parce que sa réussite témoigne avec force d’une époque intéressante de notre histoire. En particulier des années 1850 et 1860, lorsque le Canada – une mosaïque de provinces et de colonies disparates – prenait peu à peu forme. En retraçant son parcours professionnel couronné de succès, nous apprenons des choses importantes non seulement sur William Notman, mais également sur nous, alors que la Grande-Bretagne était au faîte de sa puissance et que Montréal faisait la pluie et le beau temps en Amérique du Nord britannique.

En 1856, l’Écossais William Notman s’est installé au Canada pour entreprendre une nouvelle vie. Il est arrivé le premier, sa femme et ses enfants sont venus le rejoindre plus tard. Notman avait choisi Montréal comme destination et son métier allait être celui de photographe. Porte d’entrée de centaines de milliers d’immigrants à destination de l’Amérique du Nord, Montréal débordait d’énergie, de main-d’œuvre et de capitaux. Trois cultures ethniques ont pris racine dans la ville: une anglo-protestante, une deuxième catholique irlandaise, la troisième canadienne-française et catholique. Ils ont formé le diamant à trois faces qui caractérisait le tissu social montréalais à l’époque victorienne. Le succès de Notman se mesurait par sa capacité à naviguer entre ces trois mondes.

Les chemins de fer se déployaient dans toutes les directions, mettant ainsi l’Ontario, les Maritimes et la Nouvelle-Angleterre à la portée de Montréal. Les navires accostaient dans le port avec à leur bord des gens issus de l’autre côté de l’Atlantique, pour reprendre ensuite la route vers des ports d’escale éloignés, non sans avoir fait le plein de marchandises. La première réalisation technique de l’ère victorienne de ce côté-ci de l’Atlantique, au Canada, fut le pont Victoria, une série de tubes de fer reposant sur d’imposants piliers, d’une longueur approximative de 2,7 km, que quelque 3 000 travailleurs ont construit en 1859.

Notman & Sandham, Groupe du service d’ingénierie du chemin de fer du Grand Tronc, photographie composite, 1877. N-0000.1956.3.19 © Musée McCord

Notman a réussi à obtenir le contrat qui consistait à photographier la construction. Il a innové en créant d’immenses négatifs en verre qui lui permettaient de mieux présenter le travail en cours. Grâce à ce contrat, sa réputation s’est grandement accrue. Sa renommée, ainsi que l’afflux d’arrivants, l’urbanisation et la croissance économique, a eu pour effet d’attirer toutes sortes de gens à son studio.

Des politiciens, des prêtres et des hommes d’affaires, accompagnés de leur épouse et de leur famille, ne ménageaient aucun effort pour s’imposer sur le plan social en se faisant prendre en photo. Notman était plus que disposé à acquiescer à ce désir. Il a peaufiné la prise de portraits pour en faire une forme d’art. Des personnalités riches et célèbres de toutes catégories ont visité le studio de Notman, mais également de nombreux enfants, artisans, adeptes du plein air, chefs autochtones et guides de chasse. Ces derniers apparaissaient parfois dans ce qui semblait être un décor extérieur, mais tout se déroulait en réalité à l’intérieur du studio.

Homme d’affaires et adepte d’innovation, Notman a œuvré sans relâche afin de rendre populaires les photos qu’il prenait en les présentant dans des livres, des cartes postales ou des cartes de visite. Des versions lithographiées de ses photos ont été publiées à la une d’un nouveau genre de publication, la gazette illustrée, dans laquelle se trouvaient des nouvelles. Grâce aux liens étroits qu’il entretenait avec la communauté artistique, dont certains membres ont contribué à ses portraits extravagants, Notman a pu ne ménager aucun effort pour faire reconnaitre la photographie comme un art et non seulement comme une science documentaire ou une simple technique. Il a ainsi contribué à la montée de l’utilisation du contenu visuel dans les médias. Dès lors, il est devenu possible de parcourir les pages de la presse avec curiosité pour y trouver des éléments visuels rehaussant le sens des mots – une habitude que nous tenons pour acquise de nos jours.

Les photos de Notman montrant Montréal, ainsi que d’autres villes, des lacs, des collines et des rivières dans la campagne de l’est du pays, sans compter les paysages à couper le souffle de l’Ouest canadien, allaient contribuer à former l’imaginaire géographique du nouveau dominion canadien. Sa collection nous donne notamment l’occasion de jeter un regard sur notre histoire, à une époque où le Canada s’apprêtait à devenir une société moderne. L’univers en noir et blanc de William Notman nous offre une perspective et nous permet d’entrevoir le chemin que nous suivons présentement, avec ses technologies numériques et ses passions visuelles qui s’étendent à l’infini.  Aujourd’hui, nous envoyons des textos et partageons constamment des images. Dans une certaine mesure, William Notman nous a appris à le faire.

William Notman, Structure du tube et échafaudage no 8, pont Victoria, Montréal, 1859. Don de James Geoffrey Notman, N-0000.193.127 © Musée McCord

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