La Loi sur les langues officielles : les premières années (1969-1977)

Xavier Gélinas

La Loi sur les langues officielles, adoptée et qui est entrée en vigueur en 1969, marque une date clé de l’histoire du Canada, mais elle ne met pas fin à des débats qui duraient depuis un siècle. C’est une chose d’inscrire une loi dans des recueils juridiques, c’en est une autre de la faire accepter dans le cœur et l’esprit.

Les premières années sont mouvementées. Un segment de la population épouse le mouvement avec entrain; des anglophones se mettent à apprendre le français, les « deux solitudes » linguistiques se rapprochent dans la vie quotidienne, la culture, la politique. Le gouvernement fédéral, dirigé par Pierre Elliott Trudeau depuis 1968, instaure un French Power : de plus en plus de postes importants sont occupés par des francophones.

Le Commissariat aux langues officielles, organisme créé en 1970 pour assurer le suivi de la Loi, est dirigé par Keith Spicer, jeune journaliste haut en couleur qui s’active à promouvoir le bilinguisme avec humour et énergie. On doit au Commissariat, en 1974, un jeu de société, Oh! Canada, qui aura un franc succès – deux millions d’exemplaires seront produits! – dans lequel les jeunes traversent le pays dans un parcours semé d’embuches. Ce jeu reflète et stimule l’engouement d’une certaine jeunesse canadienne pour le bilinguisme. Il en est de même de l’organisme Canadian Parents for French, né en 1977 de l’initiative de parents anglophones désireux d’enrichir la personnalité et l’avenir de leurs enfants par l’enseignement du français, et en français.

Mais cet essor s’accompagne de résistances. D’autres voient avec méfiance la politique sur les langues officielles. Au Québec, le courant nationaliste et indépendantiste soupçonne souvent qu’il s’agit d’une ruse pour bilinguiser le Québec et faire croire aux francophones du Québec que le pays est devenu, subitement, bilingue d’un océan à l’autre.

Jeu de société Oh! Canada, Keith Spicer, macarons

En haut : Jeu de société Oh! Canada. Musée canadien de l’histoire, 2009.71.1226. En bas (gauche à droite) : Keith Spicer, premier Commissaire aux langues officielles (1970-1977). Photo : Avec la permission du Commissariat aux langues officielles; macarons liés à la crise des Gens de l’air de 1975-1976. Musée canadien de l’histoire, 2011.185.5 et 2011.21.207.

Chez les anglophones du Canada, au contraire, on confond souvent la Loi avec une obligation d’apprendre le français sous peine de déclassement. « On nous impose le français de force! », entend-on en privé et en public. Un pamphlétaire obtient du succès en 1977 avec un ouvrage au titre alarmiste, Bilingual Today, French Tomorrow.

L’incompréhension mutuelle atteint un sommet avec la crise des Gens de l’air, en 1975-1976. Une directive du ministère des Transports ayant permis, pour une première fois, l’usage limité du français dans certaines tours de contrôle au Québec, une levée de boucliers se produit chez les pilotes anglophones. On affirme que seul l’anglais devrait avoir droit de cité en aviation, même entre deux francophones dans la cabine de pilotage, pour des raisons présumées de sécurité. Des pilotes francophones, humiliés, ripostent en créant l’Association des Gens de l’air. La crise sera résorbée en 1976, non sans que le secteur de l’aviation soit perturbé par une semaine de grève à la veille des Jeux olympiques de Montréal.

Enthousiasme, hostilité et toutes les teintes de gris entre ces deux pôles : les premières années d’application de la Loi sur les langues officielles ne laissent personne indifférent au pays.

Voir aussi partie 1 – La Loi sur les langues officielles : une naissance mouvementée (1962-1969)

Xavier Gélinas, Ph. D., est conservateur, Histoire politique, au Musée canadien de l’histoire.

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